mercredi 30 avril 2014

A L'INDEX présente la Collection "LE TIRE-LANGUE"

La collection "Le Tire-Langue" a pour vocation de proposer à la lecture des ouvrages de poésie contemporaine en version bilingue. Le premier titre : "Le pays perdu de ma naissance" du poète kosovar de langue albanaise Ali Podrimja  vient de paraître dans une traduction française sera d'Alexandre Zotos.


L'ensemble est accompagné d'un texte liminaire de Michel Cossec et d'un frontispice de Jacques Basse.
(ce titre n'est pas compris dans l'abonnement revue)

Ali Podrimja
Ali Podrimja est né le 28 août 1942 à Gjakova (dans la Province du Kosovo actuellement devenue République du Kosovo, (mais faisant à l'époque partie de l'Albanie sous occupation italienne). Après une enfance et une adolescence difficiles, à cause de la mort prématurée de ses parents, il fait des études de langue et littérature albanaises à l'Université de Pristina, puis passe toute sa vie à Pristina où il écrit et travaille comme critique littéraire et éditeur. Il réalise plusieurs anthologies de la jeune poésie kosovare. Il donne fréquemment des récitals de poésie lors de rencontres poétiques dans différents lieux et différents pays jusqu'à sa soudaine disparition le 18 juillet 2012 au festival de poésie Voix de la Méditerranée à Lodève.
Auteur d'une quinzaine de volumes de poésie traduits dans de nombreuses langues., Ali Podrimja est considéré comme un des poètes les plus marquants des Balkans.

ci-dessous deux poèmes tirés de l'ouvrage


kjo ka ndodhur ndoshta para Krishtit

dikur moti lexoja libra mbi fashizmin
dhe shumë pak i besoja
para Krishtit ndoshta ka ndodhur kjo
ose kur kthehesha nga Nazareti
në Llap atje kur u ndamë nga Ylfetja
dhe kur fëmijët e helmuar i mbuluam me çarçafë
m’u kujtuan librat e pluhurosura
gati të grisur nën trarë
Anna Frank Ganimetja Ksenofona
deri kur njeriu t’i ndjekë
xhindet nëpër shtëpi
e hënën ta gjuajë gardhiqeve
dikur moti kjo ka ndodhur para Krishtit
ndoshta shumë më herët
se kur kthehesha nga Nazareti


cela doit dater d'avant Jésus-Christ

je lisais en des temps lointains des livres sur le fascisme
auxquels je ne croyais guère
cela doit dater d'avant Jésus-Christ
ou du jour où rentrant de Nazareth
je suis passé à Llap, celui-là même où nous perdîmes Ylfete1
et jetâmes un drap blanc sur les enfants tués par empoisonnement
je me suis rappelé ces livres poussiéreux déglingués
qu’on avait remisés sous les combles
celui d’Anne Frank de Ganimet de Ksenofona2
jusqu’à quand faudra-t-il que l'homme traque
les mauvais esprits aux quatre coins de la maison
et s’en prenne à la lune qui joue dans les haies
tout cela doit dater d’avant Jésus-Christ
si ce n’est de bien avant le temps
où je rentrais de Nazareth


buzëqeshje në kafaz

derisa Petritët Agonët Albanët
çojnë dashuri
me sorkadhe Bubulina shqipe
e zbardhen në vetmi
në hijen e krahëve të korbave
Sheshelët e Arkanët e gogolët
argëtojnë kopilat e mëhallës
klounët e mbramë të metropoleve të Evropës
pakëtojnë kukulla në thasë najloni
kyçin duartrokitje buzëqeshje në kafaz
dhe i bartin tej vezullimave


le sourire en cage

tandis que les Petrit et les Agon et les Alban
sont à s’entraîner
avec les fières Bouboulina3 filles de l’aigle
vivant leur âge en leur domaine solitaire
sous l’aile noire des corbeaux
les Sheshelj les Arkan4 et autres ogres
amusent les gamins du quartier
et les derniers clowns des métropoles de l'Europe
puis leurs marionnettes ils remballent dans des sacs de nylon
les bravos les sourires ils refourent en cage
et les emportent au loin dans une traînée de feu



1 Nom d'une étudiante assassinée par des ultra-nationalistes Serbes
2 Héroïnes de la Résistance
3 Héroïne de l’Indépendance grecque, d’ascendance albanaise. Le mot Shqipëri (Albanie) est censé signifier « le pays des aigles ».
4 Chefs de milices ultra-nationalistes serbes.


 On en parle


Bien que n'étant pas un numéro de la revue de Jean-Claude Tardif "A l'index", ce livre en possède l'esprit et la qualité. C'est le premier ouvrage de la collection "Le Tire-Langue". Il s'agit ici d'une anthologie. On ne pouvait rêver mieux pour inaugurer cette collection et l'équipa novatrice de "A l'index" ne s'y est pas trompée en choisissant un poète de cette envergure.

Esthétiquement très attrayant, ce livre débute par "Une poésie plus grande que le cri", un avant-dire de Michel Cossec qui fait le point sur les problèmes traversés par l'ex Yougoslavie.
Un dessin du talentueux Jacques Basse accompagne l'ensemble dont la traduction de l'albanais (Kosovo) est assurée par Alexandre Zotos
En annexe, une vingtaine de pages concernant les bio-bibliographies de l'auteur de de son traducteur. Une anthologie d'un intérêt évident dans laquelle Ali Podrimja dénonce en des vers sobres et beaux les injustices qui frappent son pays. D'une force motivée par une foi intense dénonce les injustices individuelles mais également les injustices locales, voire nationales. Il nous fait assister à l'explosion de la Yougoslavie. - in Les hommes sans épaules n°39


Quelques réactions des participants et de lecteurs

Cette nouvelle collection ne pourra perdurer qu'avec l'aide et le soutien de amateurs de poésie.

Il fallait que je lise avant et je n'avais guère le temps de lire en ce moment!!Voila qui est fait. Ton choix est fantastique ,tant est fantastique ce livre..Cet auteur que je ne connaissais pas! Merci, et tu me permettras d'être fier de l'avoir croqué. Augurons que ce soit là le bon départ d'une série sans fin!!! - Bien à toi mes pensées - jacques

salut  bien! le premier numéro ; longue vie à la collection ! j'ai pris la
liberté de proposer idem à chiara de luca (italien français ) et à mijskin  jan
(néerlandais  français : c'est le plus grand traducteur reconnu  ( et poète) en
Europe;  je participerai aux frais s'il le faut,  mais continue    je t'en prie
tiens-moi au courant  je t'embrasse  amitié - Werner


Bonsoir Jean-Claude,
Je viens de terminer la lecture de "Le pays défait de ma naissance" d'Ali Podrimja, lourd d'une proximité avec l'insoutenable de la mort, dense de souffrance irrémédiable, cru de la cruauté de toutes les guerres de l'homme. C'est un texte poignant, dont l'abrupte fécondité ne m'a pas lâché. Ali Pdrimja s'est-il suicidé ? J'ai trouvé en vidéo l'hommage qui lui a été fait au Festival. 
Je suis allée rechercher aussi des éléments de phonétique propres à sa langue, afin de me risquer parfois à dire des bribes de cette langue qui m'est radicalement étrangère.
Merci de ce choix pour le premier numéro de la collection "Le tire-langue".
"
Lum lumi
unë jam ai që derën hap

Lumi ma nuit ma lumière

je suis celui qui ouvre la porte " p. 100.
Bien amicalement,



Merci de me faire connaître ce poète et dans une édition qui a l'air réussi, une collection bellement intitulée... qui j'espère pourra accueillir quelques autres poètes (en bilingue) au fil possible du temps
Ghislain Ripault 

J'ai pris connaissance avec intérêt du N° spécial de votre revue consacré à Ali Podrimja. Une belle réalisation qui donne une vision assez complète du rapport à la terre d'origine et aux circonstances  dramatiques vécues par l'auteur et ses concitoyens. La présentation est sobre mais  d'une grande netteté. J'ai été très sensible au dessin à la mine de Jacques Basse. Vous contribuez donc efficacement à la défense de la mémoire de ce grand poète et je ne peux que vous en féliciter. (Philippe Biget)
Du thème existentiel à la métaphore de la pierre
dans la poésie d’Ali Podrimja1

La poésie d’Ali Podrimja a son fondement dans un vouloir-être et vouloir-vivre dont elle décline les attendus et applications, ce qu’illustre et atteste d’emblée la part qu’elle fait au symbole de la pierre. Rien d’étonnant à cela, certes, pour autant que la pierre (s’agissant du marbre, notamment) s’associe par excellence, chez nombre d’écrivains ou poètes de toutes nationalités, à l’idée de pérennité. S’y accole souvent, dans les Balkans et chez les Albanais en particulier, l’idée d’une patience ou capacité d’endurance (un poème de Séféris porte le titre de Pierre de la patience), et mieux encore de résistance à l’infortune et à l’oppression. Et de pierre, en effet, peut-on bien dire — lapidaire, au sens propre du mot — se fait volontiers l’écriture même de Podrimja, tout comme la parole qu’elle consigne, au double plan esthétique et moral, l’un recoupant l’autre, autrement dit en son mode comme en ses thèmes.
De pierre elle est aussi, du même coup, en tant qu’elle s’évertue vers le noyau dur de l’essentiel, j’entends l’essence irréductible et incompressible de toute expérience et de toute conduite, en affirme ou réaffirme le principe et la fin. A cette option d’ordre structurel fait écho, comme toujours chez ce poète, une implication d’ordre moral, la nudité et fermeté du verbe, imitée de celles de la pierre, devenant l’image alternée d’un peuple voué à la pauvreté par un mauvais destin, dépouillé de ce qui faisait sa richesse, coupé de ses propriétés par des bornes ou des murs, et d’un peuple qui a traversé les siècles sans se laisser attaquer ou corrompre dans son identité profonde. Il n’est que de lire, ici, en guise d’illustration, ces vers du poème intitulé les Albanais2 : 

de l'herbe même le ciel ne leur avait fait grâce
rien que des serpents
et des pierres

mais ils possédaient une chose
que Dieu lui-même ne conçut jamais
le don de longue vie

Bien que mises sur le même plan que les serpents, ces pierres n’ont-elle pas rapport, malgré tout, avec la longévité de cette engeance, ce que Dieu — ô ironie du sort — n’avait pas prévu en son méchant dessein ? Un même hiatus, de toute évidence, sépare la borne-frontière qui empêche d’édifier l’Arberie (« asgjë nuk ka lëvizur / aty guri / që nuk na lë ta bëjmë Arbërinë »), dans le poème fenêtre ouverte, de celle de Prévéza (Guri i Prevezës), qui marque la frontière sud de cette Arberie.
L’anthologie dans laquelle Ali Podrimja a voulu rassembler, sur la fin de sa vie l’essentiel — encore ce mot ! — de sa création ne s’intitulait-elle pas Libri mbi të qenit3? On touche là à une notion de pureté et de nudité que concrète (c’est le cas de le dire !) adéquatement la pierre, de par l’impression qu’elle donne d’une matière une, non mélangée, par opposition à la prolifération de l’habillage végétal.
Il nous faut aussitôt nuancer, toutefois, cette notation en rappelant le souci du poète de coller à l’expérience et à l’histoire : d’où une tension permanente, au fil de sa création, entre ce qui relève de l’éternel, de l’immuable — de l’ordre de la pierre, si l’on peut dire — et ce qui relève de l’évolutif, du multiple. Contrebalance souvent la référence à la pierre, du reste, la référence toute symbolique à l’habillage végétal — que résume, chez lui, la forêt — comme image de fécondité, de richesse accumulée de génération en génération, qu’il s’agit d’embrasser et de perpétuer dans son intégrité. Comme j’interrogeais un jour le poète sur la place de son dernier recueil, dans le fil de sa production, il me fit cette réponse, qui trouve ici son plein sens : « L'on n'écrit jamais qu'un seul et unique livre, tout écrivain ne fait que tendre vers le livre total qui fonde et où se fond sa vie entière ; ses publications successives le complètent peu à peu, en composent les chapitres convergents et divers. »
Ali Aliu et Bashkim Kuçuku, tous deux éminents connaisseurs de l’œuvre d’Ali Podrimja4, n’ont pas manqué de relever la portée historique et morale, dans la mythologie nationale de cette référence à la pierre, telle que la reprend et personnalise Ali Podrimja, comme métaphore de l’esprit de résistance. Et il est bien vrai qu’être et résister s’appellent l’un l’autre, par nature et définition.
Vouloir-être et vouloir-vivre confondus, disais-je, et cette tension vers l’essentiel engage conjointement, chez Podrimja, le moi intime du poète et l’être collectif dont il est solidaire, véritablement partie prenante, cela partant, faut-il préciser aussitôt, d’une perception et conscience de soi, non d’une idéologie socio-politique. En cette étroite interdépendance réside sa vérité, son identité, que professe et consacre le verbe-pierre fondateur, pour ainsi dire, auquel il aboutit. Mais aussi, par cette ascèse même dont elle procède et l’esprit humaniste qui l’anime, faut-il noter ici, sa parole déborde tout confinement national, si albanaises que demeurent son âme et sa couleur Loin de réduire sa poésie à une dimension régionaliste, ses traits albanais, ou si l’on veut, les éléments de son albanité, entrent dans une thématique universelle, tout en demeurant les garants de son authenticité aux yeux même des lecteurs étrangers.

Ali Podrimja se pose donc, en cette conjonction ontologique, peut-on dire, entre le moi individuel et l’être collectif, en « pâtre-poète » de la petite patrie kosovare, pour user d’une appellation à la Hugo, et plus largement de tout l’univers albanophone. Pleinement respectueux des minorités que reconnaît la Constitution du Kosovo, il se réclame, en effet, d’une nation éclatée en états distincts mais que cimentent une langue et une histoire communes, et inclut même, dans sa « fratrie », jusqu’aux Albanais (dits Arberèches) de l’Italie méridionale et de la Sicile, établis là depuis l’invasion ottomane. Pour faire référence à un autre Romantique français, Baudelaire, il s’est révélé et affirmé, de son vivant même, comme l’un des Phares de son pays, sinon de l’Europe entière, et méritait dès avant sa mort, sans doute, d’être élevé à l’ordre d’« Honneur de la Nation », par le chef de l’état albanais.
On s’étonne, du coup, à première lecture, de ce que ce sentiment d’appartenance à un peuple et à sa terre s’exprime, parfois, sous la forme d’une cruelle solitude : voir le poème intitulé, justement solitude, ainsi que ballade, ou défaut de verbe, pour ne citer que ceux-là. C’est que la solitude même, chez lui, est un lot qui se partage : faisant sien le grief de toute une nation, il se sent confronté, au sortir d’une histoire encore brûlante, à un monde hostile ou menaçant, comme il ressort, par exemple, du poème à l’ombre de l’invisible dieu : « où donc tournés les yeux d'Argus » demande-t-il dans le vers refrain, ce qui suppose un homme et un peuple sans défense, privés de tout soutien, livrés à eux-mêmes, l’oubli des dieux expliquant et parachevant celui des hommes.
Ce constat désolé, qu’on ne retrouve plus guère, il est vrai, depuis que le Kosovo a acquis l’Indépendance, suscite parfois un désarroi — mais d’une conscience qui se scandalise, comme dans et je me vois vivre, ou qui vire à un défi, à un sursaut de fierté : ici comme là, résonne la voix de l’homo albanicus dont le poète se fait l’incarnation et l’avocat. C’est encore dans l’épreuve, cependant, qu’il restaure ou prévient le dommage subi ou redouté, ne serait-ce qu’en attestant des ressources poétiques de sa langue. Et dans le feu de l'acte créateur — qui est aussi mouvement méditatif, effort tendu vers la sagesse — les affres du Kosovar se projettent en fables et métaphores des assauts de l'inhumain contre humain, du mal contre le bien, mais aussi, en inversant l'initiative, de la vie contre la mort. De fait, la plupart des textes obéissent à un principe duel, recouvrent une dichotomie, en forme d’alternative, ou d’expectative. Par opposition, notamment, à celle de l'errance et du voyage, l'une des figures de fond dans l'imaginaire d'Ali Podrimja, est celle d'un espace vital, foyer et refuge de vie toujours contesté de l'extérieur, parfois de l'intérieur. Dessine, modèle cet espace, en sa réalité concrète, charnelle, comme en sa dimension symbolique, la kulla (demeure traditionnelle, en forme de tour fortifiée), dont l’Avril brisé d'Ismaïl Kadaré offre une autre vision, plutôt dramaturgique.

Ainsi touchons-nous du doigt la polarité double — thématique d’un côté, esthétique de l’autre — de cette poésie. Mémoire vive, passionnelle et passionnée, acte par et dans lequel s’accomplit une symbiose, entre le moi du poète et le moi collectif, elle vise, parallèlement, on l’a vu, à une austérité qui commande et qu’instaure un rigoureux travail d’écriture : dans le temps même qu’il se réfère à la pierre, pourrait-on dire, Podrimja se fait tailleur de pierres.
Pour être synonyme, toutefois, d’économie et de densité, cette option d’ordre esthétique et stylistique, ne le porte nullement à une froide distance. La vigueur des ellipses, tout comme le nerf du trait laconique ne font que traduire et signaler, chez lui, un volontarisme foncier, quand ce n’est une véhémente conviction. Bien plus que réticente, sa parole se fait abrupte, tranchante, dès lors qu’elle se veut, le plus souvent, exhortative ou revendicative. Les textes de Podrimja ne sont pas rares, en effet, où il s’insurge et fustige les fauteurs d’injustice en des vers incisifs, cependant qu’ailleurs, la même nudité, ce même laconisme diront le souci de rester digne dans la souffrance, de contenir l’émotion, ou d’imprimer au poème, quand il tient de l’éloge, de l’hommage ou de l’appel, la hauteur et l’éclat de l’imperatoria brevitas.
Cette répugnance à la prolixité s’explique aussi par un parti avoué de modernité, la poésie discoureuse et discursive patissant, à ses yeux, d’une trop grande proximité avec la prose, et d’une trop grande soumission à la raison raisonnante, d’où le renoncement quasi radical à la syntaxe, au profit de la parataxe. La spécificité du langage poétique réside, pour lui, dans une forme à la fois décantée et condensée, par le biais, principalement, du symbole. Et c’est bien par là, d’abord, que le poème se hausse à l’exemplarité, à l’ordre emblématique.

Les textes à caractère autobiographique illustrent plus que tout autre cette volonté et capacité de dire l’émotion sans se départir d’une certaine dignité, d’une fierté stoïque. La perte précoce de ses deux parents puis de son second fils, dont il a immortalisé le nom — Lumi — ont marqué à jamais, on le sait depuis le recueil cardinal — (In)fortuné Lumi5 — le cœur et l’esprit du poète, mais l’ont aussi, peut-on dire, révélé à lui-même. L’intensité du sentiment est à raison même, en effet, dans les textes de ce cycle-là, d’une concordance entre le choix esthétique et le principe moral : ils nous touchent par la tension, mais aussi la collusion qui se crée entre l’obligation de dignité et le cri jailli du plus profond de l’être. Le frémissement le dispute, ainsi, à la sobriété, la noblesse à l’intensité, le charnel au spirituel.
Les textes même où la voix du poète se fait vox populi, ne s’éloignent guère, au demeurant, du strict domaine autobiographique : ils continuent, en l’élargissant, le lyrisme intimiste. Podrimja témoigne de et pour son peuple, de et pour la terre kosovare, à travers, là encore, les figures de la mère, du père, de l’épouse ou du fils, ou par référence à la maison familiale (où l’on retrouve l’espace-refuge évoqué plus haut), à son cadre rustique, voire au sentiment amoureux : tout comme la France d’Aragon, dans La rose et le réséda, sa patrie devient la belle bien-aimée qu’il assure d’un attachement que rien ne saurait remettre en cause, dans je redirai les mêmes mots.
Si la référence à la patrie kosovare s’estompe, dans tels de ses poèmes où passe la figure de Fitore son épouse — elle que la nuit ne recouvre encore, qui lui est dédié, la femme et ton corps — elle transparaît clairement dans ceux qu’inspire le souvenir de sa mère : une même fonction semble ses deux « genitrix » : « pas question de bafouer le serment qu’Elle jura / Elle est au-dessus de toute autorité / et je m’incline devant sa majesté suprême », écrit-il dans Mère descend au centre de la terre, à quoi font écho le poème de ma Mère et la pomme de ma Mère.
Ainsi le deuil de Lumi revêt-il pareillement une double dimension, et ce à un double titre, puisque vécu uniment au plan individuel et collectif, comme appel au devoir de vie et comme source de douleur. Comptable de tous ses morts, le poète ne les apaisera et n’obtiendra d’eux qu’ils le laissent en paix que par le respect de leurs volontés. C’est bien là ce qu’il nous dit encore dans le vœu de Lumi, et surtout dans au lever. Viatique, le poème-titre de l’anthologie bilingue de fondencre, et le chemin de Lumi tiennent même d’une sorte de « feuille de route » que le père transmet au fils, dont la perte se tourne ainsi en un départ vers une vie plus digne et plus accomplie6. Mieux encore, le poème se laisse presque lire comme un monologue pour autant que cette suite d’exhortations relève aussi bien d’une affaire de soi à soi — inflexion que conforte la clausule — si ce n’est de soi à tout un peuple, le poète reportant sur ce dernier le beau nom de Lumi7.
Tout cela illustre on ne peut mieux les osmoses qui conditionnent l’existence — celle du moins de Podrimja — et, par là, fondent notre essence. Le rapport même de soi à soi ne passe jamais, chez lui, que par chacun des êtres connus ou anonymes, vivants ou non, pris ensemble ou séparément, dont il se sent et se veut solidaire, par nécessité naturelle plus encore que par un choix délibéré.

La symbolique et le thème poético-existentiel de la pierre, remarquais-je plus haut, revêt un tour éminemment albanais, sous la plume de Podrimja, de par l’interférence d’éléments qui définissent et constituent ce qu’on peut appeler son « albanité », sans que cela le retranche, pour autant, du Parnasse universel, bien au contraire : le fils de l’Aigle rend lisible, explicite à tous les esprits, toutes les consciences, cette « albanité », en même temps qu’elle atteste, comme noté plus haut, d’une parole authentique et sincère.
C’est à travers elle, et donc par ce qu’elle doit à la tradition, qu’il se pose en poète de ce temps, accède à la modernité telle qu’il la conçoit. Ainsi le culte du laconisme, fait-il remarquer, n’est-il pas sans exemple dans les légendes du Nord. Le refus de dévaluer les mots est bien le propre, aussi des vieux sages fjalëpakë (hommes de rare parole) de la bjeshkë (alpages), selon l’image consacrée par la poésie populaire. (Elle est a passé jusque dans la littérature dite savante.) Et puisque nous voici dans les alpages, le poème intitulé distinguo a tout l'air d’être sortie de la bouche d’un berger du mont Tchabrat.
En authentique créateur, Podrimja ne saurait, toutefois, s’en tenir au seul argument de la « couleur locale ». Ainsi a-t-il enrichi la référence albanaise à la pierre en forgeant la locution « lancer sa pierre », qu’on croirait de source populaire mais dont il a la paternité. On la trouve, en particulier, dans viatique et l’heure de gym, et ici comme là, elle signifie clairement s’engager, se projeter dans le monde, y prendre sa juste place. Au temps même où il se voyait dépossédé de son bien le plus cher, partant comme dépourvu de la force même du verbe, au sens grammatical du mot, dans défaut de verbe, le poète gardait en main, ultime ressource, la pierre qui le maintient « tout à côté de soi » et « autour de la flamme » :

[…]
et me revoilà seul
loin du monde
tout à côté de moi
là sous le ciel
en ce point de la planète
ma pierre au creux de la main
et me revoilà seul
autour de la flamme

Dans le poème intitulé, comme par symétrie, sans titre (et qui remonte de même au temps de la pire spoliation), il écrivait encore : « ma vie s’en est allée / déplaçant ma pierre », laquelle se comprend comme la pierre fondatrice, la pierre de l’essence. Ainsi faisait-il bien écho, à ce proverbe qu’il m’est arrivé d’entendre de la bouche d’un homme du Nord, revenu d’un exil amer, et que je rapporte de mémoire : la pierre ne pèse jamais tant que fichée dans son propre sol.
Le paysage albanais n’est pas sans entrer, forcément, dans ce thème et symbole de la pierre, vu d’abord la géographie des terres albanaises. S’y rapporte en particulier, je l’ai dit, l’image de la kulla. Dans un sens analogue s’interprète l’évocation du pont d’Arta : associé au souvenir du père, ce pont légendaire actualise le fait identitaire et l’idée d’une continuité de génération à génération. Au décor pierreux des hauts-plateaux du Nord, tel que le déploie Avril brisé, le fameux roman de Kadaré, renvoient également ces tumulus mortuaires ou ces agonisants, la tête calée sur une pierre, comme on en voit sur les fameux clichés de la collection Marubi, et comme le poème le sommeil de la terre, voire ta mort, en ramènent le souvenir.
Pour autant, enfin, qu’il ressort de l’inscription — dont la pierre est le support par excellence — le style lapidaire ne pouvait que convenir à une poésie volontiers accointée à la forme gnomique… Où l’on retrouve le parler des vieux sages de la montagne, soit dit en aparté. Nombre de ses textes distillent, en effet, un ou des aphorismes, flirtent avec la fable et la parabole, ou s’y assimilent, soit autant de formes qu’adopte volontiers la poésie populaire albanaise, surtout si l’on y adjoint les poètes de la Renaissance, dont le peuple a fait siens tant de leurs écrits. Mais tout comme il refuse les abandons et dérives prosaïques, Podrimja se garde là, en poète d’aujourd’hui, de tout didactisme, et surtout de tout discours in abstracto : la leçon, si enjeu moral il y a, le cède à la méditation, au questionnement, et ce sur fond d’une expérience cruciale, inscrite dans sa chair.

« Cela pleure un homme certaines fois », lit-on dans poético-forte et comme tout être conscient de ses deuils et fort d’un idéal — d’une raison de vivre, à tout le moins — le poète kosovar a ses rêves et ses nostalgies. Aussi la parcimonie de ses textes n’a-t-elle d’égale que leur densité humaine. Gravés comme dans le marbre (on croit lire souvent une stèle), ils laissent entendre, par le fait déjà de cette consistance, que nulle douleur, en lui, ne saurait signifier une défaite, une capitulation. Tous, en définitive, exhortent à la noblesse, préludent à une revanche de l’esprit, et si sombres qu’ils puissent être, prévaut toujours, en leur ultime résonance, l’idée d’un homme que ni revers ni coups du sort n’empêcheront de relancer sa pierre.
Aussi, comme tous ses amis, les circonstances de sa mort me laissent-elles rêveur. Avait-elle un lien avec cette mort-vie de Lumi, qui n’aura cessé de le hanter ? Du moins demeure-t-il qu’aux derniers instants de sa vie, il attestait encore que l’axe existentiel de sa création ne se dissocie pas d’une exigence morale, non plus que de sa quête de beauté poétique. Viatique appelait à un dépassement, tirait une leçon de vie, mais sait-on, par ailleurs, si ce deuil indélébile — fût-il aussi résurrection — qu’est venue aggraver, peut-être, la douleur de voir s’éteindre en lui ses facultés créatrices, suite aux premiers signes d’une maligne affection, ne l’aura poussé à se risquer sciemment vers l’autre rive, comme il écrivait dans l’un de ses poèmes funèbres ? N’aura-t-il pas vécu sa propre mort comme un rendez-vous de vie avec Lumi ? Bien étranges, en tout cas, sont les vers en forme de promesse du poème la flamme bleue :

vienne la mort tout à son gré
elle me trouvera de par là-bas

je n’aurai pas changé de place
nous nous regarderons comme d’anciens amis

que l’emporte le plus fort des deux
libre à elle de paraître

si la flamme bleue elle outrepasse
je serai là qui attend une fleur fanée au bout de la main

Or on a effectivement trouvé un bouquet de fleurs des champs à son côté… Aussi, avec des poèmes comme le chemin de Lumi, ta mort et la flamme bleue, où le poète semble devancer son propre destin, se parachève un cycle qui, pour moi, l’égale au père de Léopoldine, s’il ne le surpasse, en son propre hommage… Du moins est-ce sur ce vivace élan d’amour d’un père vers son fils qu’il me plaît de clore mon voyage de par le royaume de ce franc burrë i dheut que fut le désormais immortel Ali Podrimja, héraut de l’Arberie et de l’universelle patrie humaine.

Alexandre Zotos
1 Le présent article reprend, en les resituant et réaménageant, des éléments de la préface à l’anthologie bilingue parue en France sous le titre Viatique (éditions fondencre, 2014, dessins de Joël Debouiges), le choix de ce titre, a priori surprenant puisqu’il correspond à Me jetue, se trouvant expliqué plus loin, et un index final donnant les originaux des titres cités. On les trouvera ici, tout comme les citations, selon le principe typographique convenu du vivant de l’auteur et adopté dans Viatique : la majuscule, dont Ali est grand usager, n’est donc été maintenue, hors les noms propres, que pour les mots investis à ses yeux d’un caractère sacré. Ainsi tranchent-ils d’autant plus nettement sur ceux « de la tribu », comme sur ceux dont la majuscule ne tiendrait qu’à la place du mot, en début de vers ou de phrase, à une symbolisation de circonstance ou à la simple mise en épingle de telle chose ou notion commune, soit les cas variables qui la justifient dans les textes originaux. Ces extensions symboliques de circonstance ne se font plus, du coup, que par les seules suggestions et connotations qu’induisent les textes, sans l’ajout d’un signe matériel. L’absence, enfin, de toute ponctuation s’autorise du phrasé même de l’auteur, lui qui ignore, pratiquement, la virgule et le point-virgule, outre que les strophes, distiques ou vers isolés, dont se constituent nombre de ses textes, rendent le point superfétatoire. Ce choix ne fait qu’aller dans le sens de ce qu’on peut appeler sa poétique de la nudité, sur fond d’une aspiration à la modernité et à la spécificité de la poésie jusqu’en ses projections écrites sur la page… Ce qui n’est pas soutenir, bien sûr, qu’il n’est de modernité et de poésie qu’en l’absence de toute ponctuation !
2 Un index final donne les originaux des titres cités.
3 Brezi 9, Tetovë, 2008, et (réédition revue et augmentée) Kosova Pen Qendra e Kosovës, Prishtinë, 2009.
4 Voir, respectivement, Kush do ta vrasë ujkun, Alb-Ass, Tetovë – Tiranë, 2002, et Litari i ankthit, Toena, Tiranë, 2002.
5 Sorte de journal poétique, il retrace, sans prosaïsme bien sûr, la « passion » du fils et du père, en leur commune odyssée vers la fatale échéance. Chose rare pour un recueil de poèmes, il a été réédité dix fois, avec d’occasionnelles redistributions, selon les conjonctures, tout en restant le livre de référence de toute une vie.
6 D’où le titre français, selon le principe d’une liberté de choix respectueuse du texte original, rien n’imposant de la limiter au seul cas des titres de romans... D’autant que la clausule de ce poème son tout dernier vers — introduit explicitement, en l’occurrence, l’idée d’un voyage, qui est dans le mot français viatique, et qu’outre le détournement laïque du sens chrétien de ce mot, il contient aussi, phonétiquement, par sa syllabe initiale, le titre albanais, me jetue signifiant, littéralement, vivre.

7 Un élargissement implicite prolonge cet élargissement explicite, en ce sens que la leçon de vie se tire non de la mort en général, mais de celle d’un enfant : en son calvaire comme en sa tombe, Lumi reste promesse de vie, sans que jamais, bien sûr, le poète ne suggère sciemment une dimension christique, ce qui ne la rend pas illégitime, toutefois, dans l’esprit d’un lecteur chrétien.







1 commentaire:

  1. Le seul pays où l'on ne se fasse jamais la guerre est la Poésie...

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